Pratique de l’hypnose : « Régler mes problèmes en silence »

12 Avr 2026

La rencontre, un soir de mai, avec une jeune femme qui pratiquait l'hypnose, et son témoignage concernant son choix de l'outil hypnotique parmi d'autres approches m'a fait réaliser à quel point l'hypnose était indiquée pour les personnes qui, pour une raison ou une autre, appréhendent les discussions intimes et/ou la communication verbale avec une autre personne, quand bien même elles souhaitent entreprendre un travail d'amélioration de leur bien être.

En réfléchissant plus avant, cette indication favorable m'a semblé tenir à l'importance surprenante et méconnue du silence - entendu comme absence de parole - dans le processus hypnotique.

Régler mes problèmes en silence avec l'hypnose thérapeutique

Quand parler de soi ne va pas de soi

Parler de soi, dire sa douleur ou son ressenti ne va pas toujours de soi. Et si cela peut devenir simple au cours d'une thérapie, ça l'est rarement au début. Même quand on le voudrait bien.

Parfois, c'est le manque d'habitude et d'outillage verbal qui fait que l'on ne sait pas trop en quoi consiste parler de soi, de son ressenti. "Les mots me manquent. Quand vient le moment de parler de moi, je ne sais sincèrement pas quoi dire !" L'environnement social et familial dans lequel j'ai grandit peut avoir encouragé une culture du taiseux, de sorte que je ne suis pas du tout équipé.e pour dire, tant et si bien que je ne me parle même pas à moi-même de ce que je ressens dans mes discours intérieurs 1. Alors en parler aux autres, en voilà une sacrée affaire ! 

Et puis il y a ces situations où l'on sait ce qui pourrait être dit, mais il existe des mécanismes complexes de blocage de la parole, bien verrouillée par nos peurs, nos hontes et celles généreusement partagées par les gens de notre entourage affectif et sensoriel (ces blocages que décrit fort bien Boris Cyrulnik dans Mourir de dire). Dans ces moments là, parler, formuler, ce serait amener à la réalité et à la conscience quelque chose d'inconcevable, d'in-nommable tant c'est complexe et effrayant. Face à la peur, faire des tas de poussières sous le tapis nous semble tout à fait acceptable à très court terme, comme mécanisme de déni protecteur, et ce malgré l'amoncellement délétère et de moins en moins gérable à moyen terme 2.

Certains jours encore, on n'a tout simplement pas l'énergie de communiquer et l'on aspire à se retirer du bruit du monde pour se ressourcer. On n'est pas dans le mood. Rien de plus indisposant alors qu'une intrusion autoproclamée "bienveillante" qui vous incite lourdement à communiquer et "de façon non-violente s'il vous plait", transformant avec une efficacité qui force l'admiration notre silence-intégrité passager en silence-hostilité. Alice Miller a abordé dans ses recherches sur l'enfance le cas des personnes devenues adultes pour qui la communication non-violente fondée sur l'identification de ses besoins propres est insensée 3.

Enfin, il y a de belles personnalités pudiques ou timides pour qui se confier outre mesure, qui plus est auprès d'un.e quasi inconnu.e, sans être menaçant, peut être malaisant.

Qu'est-ce qui (dé)bloque ?

Ahhh, notre cerveau en mode de fonctionnement par défaut !

Ce grand champion de l'efficacité énergétique n'aime pas du tout, mais alors pas du tout les contradictions schrödingerienne (miaou !) (2), le mariage des contraires, cet en même temps des opposés, ces harmonies qu'il prend pour des dissonances (3) extrêmement peu confortables (pour ne pas dire particulièrement angoissantes) car elles mettent en pause, même pour 15 petites minutes chrono, les circuits bien amortis de sa recherche de cohérence et de sécurité - ne manquons pas de le remercier au passage pour cette capacité de scepticisme qui fait somme toute partie de notre attirail de survie.

L'hypnose ou la possibilité du silence opérant

Ma jeune interlocutrice faisait partie de ceux-là.

"Je n'aime pas parler de moi, je n'en ressens pas le besoin. Cela me demande un effort que je ne suis pas capable de faire.

En revanche, quand j'ai découvert l'hypnose, ça m'a... parlé. C'est vous qui parlez, je n'ai rien à faire que d'écouter et laisser venir ce qui vient. Voyez-vous j'aime cette manière de régler mes problèmes en silence."

Cette jeune femme qui se connaissait bien venait de mettre le doigt sur un avantage non négligeable de l'outil hypnotique : il vous laisse le choix de vous livrer ou pas, à votre rythme, en fonction de ce qu'on peut ou veut dire ce jour là, sans que cela affecte outre mesure le travail actif et passif de reconfiguration et de prise de confiance réalisé ensemble au cours d'une séance.

La personne qui vient en rendez-vous peut ainsi renouer avec le langage en développant ses capacités d'écoute active de ce qui est et ce que le praticien y dit. Ce développement d'habileté, c'est déjà une réappropriation de sa capacité d'agir. 

Cela représente un préliminaire intéressant dans un parcours de soin. Notamment si vous consultez justement pour des difficultés d'ordre communicationnel, ou dans une situation de trauma complexe où la restauration du sentiment de sécurité est primordial ou bien encore en début de psychothérapie, pour lever les blocages initiaux à la communication avec un thérapeute qui est aussi un nouveau challenge pour l'anxieux social. Cela libère de l'effort initial du "raconter-moi-ce-qui-vous-arrive" (effort parfois colossal et oh combien ! courageux) tout en progressant vers cette capacité à nommer.

Mais alors cette possibilité de mutisme côté hypnotisé serait-elle le seul silence à agir activement au cours de la séance ?

Silence émancipateur de l'hypnotiseur, silence autonomisant de l'hypnotisé

Contrairement à la vision comique et répandue de l'hypnotiseur-fascinateur de divertissement qui parle de façon discontinue pour maintenir l'emprise de LA VOIX, le praticien en hypnose sait l'importance d'activer alternativement les bienfaits de certains mots ET les bienfaits du silence.

En séance en effet, client et praticien sont là pour écouter venir et s'installer chez la personne ce qui n'était pas là en début de séance et qui émerge au cours de la transe (images, mots, représentations, sensations...).

Sans le silence, comment entendre ce qui est ou ce qui n'est pas sans cette écoute nécessaire et cruciale de ce qui se passe en soi et autour ? Aussi le silence évoqué par la jeune femme de notre histoire est-il autant le silence du client qui a un mal à dire que celui du praticien qui l'emploi comme un espace-potentialisateur, un vide qui laisse à la personne l'espace pour laisser advenir chez lui ce qui doit advenir.

Il n'est d'ailleurs pas rare que le client lui-même s'offre ce silence pendant l'induction, lorsqu'avec un peu de pratique on re-connaît les instants où on en a besoin et l'on prend la décision de s'absenter de ce que le praticien raconte tout en restant présent à sa voix peut-être, à son rythme. Comment le client crée-t-il lui-même ce silence pendant l'induction où l'espace sonore et attentionnel est occupé par les suggestions du praticien ? Et bien grâce à notre capacité incroyable et décuplée pendant la transe d'entendre à la fois la voix qui nous parle et de nous en affranchir pour suivre nos propres chemins internes ouverts par ces mêmes suggestions ! 

Pour le praticien, cette situation où le client se fait assez confiance pour faire taire ce qu'il lui raconte afin de suivre sa propre exploration au cours de la transe, en autonomie, est un signe qu'un bon bout de chemin a été parcouru ensemble et que le savoir-faire de suggestion, l'art de combiner les sons, les sensations, les souvenirs, les désirs et les images pour composer des solutions adéquates, est en cours d'acquisition chez l'apprenant. 

Apprenant qui, bien souvent, qu'il soit lui-même plutôt locace ou silencieux dans le processus hypnotique, prend goût à cette libération silencieuse et mélodique de son imaginaire.

En parlant de mélodie, rendez-vous pour le prochain article qui laissera quelques fameux musiciens-interprètes parler de la place à donner au silence dans nos dialogues interpersonnels.

Pour aller plus loin 

  1. lire sur l'endophasie, cette habileté de discours intérieur présente chez les êtres humains
  2. cet article de l'Association for Contextual Behaviour Science explique bien les effets multi-temporels du déni : "Les conséquences à court terme d'un comportement ont un impact bien plus grand sur sa fréquence que les conséquences éloignées. Quand bien même elles s'avèrent souvent destructrices ou à tout le moins contre-productives à long terme, les manoeuvres d'évitement d'expérience apportent généralement un soulagement à court terme".
  3. "Les nombreux ouvrages d'initiation à une communication sans violence [...] sont certainement profitables pour des personnes qui, enfants, avaient le droit de montrer leurs sentiments, sans courir pour cela aucun danger [...]. Mais des enfants grièvement blessés dans leur identité ne sauront pas, plus tard, ce qu'ils ressentent et ce dont ils ont véritablement besoin. Il leur faudra passer par une thérapie pour l'apprendre et le vivre [...]". Alice Miller, Ta vie sauvée enfin, Flammarion, 2008.

Evidemment, quant on pratique l'hypnose, c'est pour recréer du mouvement, retrouver du champ d'action, défiger quelque chose qui fait barrière à notre évolution et à notre fonctionnement. Et ce qui peut favoriser ce processus d'hypnose, le rendre plus efficace, c'est de lever les idées reçues sur l'hypnose elle-même et la façon dont on peut la pratiquer en séance. En voici cinq premières que j'entends et auxquelles je dois répondre régulièrement.

 

Les idées reçues, d'où viennent-elles ?

Elles sont véhiculées par la culture populaire, notamment les films et les dessins animés, mais également par le langage courant que nous employons. Si l'image de la pratique de l'hypnose est en cours de transformation en France, notamment dans les milieux du soin et de la relation d'aide où ces pratiques complémentaires peuvent venir soutenir et amplifier les thérapies suivies par ailleurs, on trouve encore dans bien des oeuvres culturelles et des discours non-spécialisées les traces non-actualisées de l'hypnose telle qu'elle se pratiquait en Europe fin XIXe, début XXe ou même dans les années 70's, 80's qui ont marqué aux Etats-Unis et en France du moins le renouveau de ces pratiques, avec une dimension plus humaniste et centrée sur la personne / adaptée à ses besoins spécifiques. Il y a aujourd'hui un décalage entre la façon dont on peut pratiquer l'hypnose en intégrant non-seulement le retour d'expérience sur les bienfaits et erreurs de nos prédécesseurs (qu'ils soient davantage cliniciens ou théoriciens ou les deux) et l'image extrêmement figé, souvent caricaturale et amusante, véhiculée par les non-spécialistes.  

Si ces représentations sont divertissantes et peuvent même constituer des supports d'analyse et des points de départ pour notre démarche de redéfinition - ou plutôt d'ajustement de la description - de l'hypnose, il s'agit dans cet article d'examiner et comprendre en quoi elles peuvent être fausse et même empêcher l'accès à une pratique fort aidante face à des troubles et peurs chroniques.

Dans cet article, nous allons en examiner 5 premières pour en évaluer la validité. 

 

1- Je vais m'endormir

Ce n'est pas le but. S'il peut arriver que l'on s'endorme, notamment avec les belles techniques d'hypnose relaxante traditionnelle, la méthode d'activation hypnotique TAC a au contraire pour objet d'activer les ressources de la personne, de lui permettre un état d'écoute, d'éveil ou en tout cas de veille très attentive, multi-sensorielle et la plupart du temps dynamique. Ce que François Roustang, qui a beaucoup travaillé pour nous cette question de la différence entre l'hypnose et le sommeil dans son ouvrage Qu'est-ce que l'hypnose, appelle la veille généralisée (par opposition à la veille restreinte qui est notre mode de fonctionnement le plus familier, encouragé par notre culture occidentale.

Pas de "Fais un somme" comme dans la chanson de ce rusé de serpent Kaa. ! En séance, certains explorants s'en étonnent : "j'entendais tout ce que vous disiez, en fait", "j'étais là-bas mais en même temps bien présent", "je ne me suis pas du tout endormi". 

Séance après séance, on expérimente et on apprend effectivement ce mode attentionnel spécifique qui ne nous est pas si familier et qui ne se rapproche d'ailleurs pas plus du sommeil que de la veille, si ce n'est du fait que l'on pratique le plus souvent les yeux clos (cela dépend des personnes, certains, certaines, notamment les petits, préfèrent garder les yeux ouverts ou alternent les yeux ouverts et fermés, ce qui fonctionne également). 

 

2- L'hypnotiste utilise son regard

Evidemment, on pense à Kaa, le serpent du Livre de la jungle et à ses yeux qui décrivent des spirales que l'on va retrouver dans les yeux du petit Mowgli. Si cette image communique bien les différents accordages nécessaires entre l'hypnotisé et l'hypnotiste - mais du reste comme dans toute démarche de communication, thérapeutique ou non, l'hypnose moderne en générale, et l'hypnose active en particulier utilise davantage l'influence de la voix et du langage. La plupart des gens pratiquent d'ailleurs les yeux fermés pour un plus grand degré de concentration, de ressenti et de visualisation. Le sens de la vue est pour une fois moins privilégié (et saturé) que dans notre vie quotidienne et ce repos du regard qui favorise l'activation d'autres sens participe d'ailleurs du ressourcement que procure une séance d'hypnose. Pas non plus, donc d'effet yeux-lampe de poche comme celui qu'utilise le devin de l'excellente scène des 12 travaux d'Astérix. 

 

3 - Je serai allongé.e sur un divan

Au contraire, l'hypnose active se pratique de préférence assis.e ou debout, ou même en marchant (donc de préférence les yeux ouverts !) lorsque pratiquée en autohypnose, de façon à ce que le corps participe de la démarche globale d'activation. 

La scène des 12 travaux d'Astérix présentée précédemment reflète cependant bien la position de face à face, sur des assises fermes, que nous adoptons lorsque nous pratiquons en séance ce que je nomme l'hypnose active, en assumant le pléonasme (nommée TAC par les soignants qui l'ont mise au point et enrichie au cours des 20 dernières années). 

La technique transmise au cours des séances peut bien-sûr être utilisée par l'explorant.e en autohypnose dès qu'elle/il le juge adéquat, y compris allongé.e autour de ses moments de sommeil. Mais en séance, c'est davantage la mise en mouvement par l'imaginaire qui est recherchée, sans concentration ni détente particulière, et surtout sans recherche d'immobilité, que la pensée puisse circuler, un peu à l'image de ce que font les danseurs. En séance, nous serons plus danseurs que penseurs. 

 

4- L'hypnose c'est magique

Alors bien-sûr, retrouver après quelques séances un sommeil de qualité après des mois, parfois des années d'insomnie, ou pouvoir enfin sortir se promener sans être saisi.e par des crises de paniques peut sembler assez magique aux personnes qui en font l'expérience. 

 Pourtant le fonctionnement hypnotique est tout à fait naturel et il est possible pour chacun.e d'apprendre et s'exercer à ce mode d'être au monde pour pouvoir à l'avenir l'activer lorsque cela lui est utile et agréable. L'hypnotiste ne fait qu'aider chacun.e, en fonction de sa problématique et de ses objectifs du moments, en fonction de son mode d'apprentissage aussi et de ses appétences, à s'activer de façon de plus en plus autonome, plus quotidienne, consciente et moins aléatoire.  

Ces savoirs, qui sont transmis sous la forme d'exercices synthétiques sont ceux qui ont été élaborés tout au long de notre histoire par des philosophes, artistes, médecins ou sportifs et qui sont aujourd'hui l'objet de certaines études scientifiques, notamment du côté des neuro-sciences. 

Pas donc de Fakir magicien là-dedans (comme dans les premières planches de Tintin Les 7 boules de cristal),  simplement une façon de fonctionner que la plupart d'entre nous connaîssent mal,  qui peut faire l'objet d'un apprentissage et qui gagnerait à faire partie de notre éducation et de notre culture générale (à des fins de bien-être et de prévention face aux modalités d'influence inter-subjective).

 

5 -  On est réceptif ou on ne l'est pas

"Je ne suis pas réceptif". C'est ce que l'on dit parfois lorsqu'on a fait une unique séance d'hypnose il y a quelques temps de cela et que ça n'a pas marché. Ce qui est juste, c'est que ça n'a pas marché, puisqu'on venait avec une problématique plus ou moins identifiée et qu'à la sortie de la séance, on n'a pas l'impression d'avoir avancé d'un pouce - on est même parfois bien déçu.e de l'expérience - en hypnose comme dans d'autres disciplines de l'accompagnement d'ailleurs. .

En revanche, la métaphore de la réception est assez inadaptée ou demande du moins à être précisée, complétée, questionnée. 

Parce que si les séances d'hypnose, et l'activation hypnotique en particulier, font intervenir un hypnotiste parlant et un hypnotisé écoutant, le caractère actif de la séance réside dans l'écoute active de ce dernier. Il n'est pas simple récepteur d'un message mais bien acteur d'un transformation qui se produit à partir des mots posés par l'hypnotiste. 

Si l'on a été non-réceptif un jour, dans cette séance particulière, à ce moment particulier ou sur cette problématique particulière, cela ne veut pas dire que l'hypnose ne fonctionne pas pour nous avec tous les hypnotistes et à tous moment. 

Il y a bien sûr une certaine fierté à n'être pas sensible à l'influence d'autre, ce que l'on confond avec le fait d'être dupe ou crédule. A fonctionner (prétendument) en full libre arbitre. 

 

 

 

 

 

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